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Cheval de cinéma : dressage, métiers et bien-être

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Cheval de cinéma : dressage, métiers et bien-être

Un cheval de cinéma est un cheval ordinaire rendu insensible à l’inhabituel : fumigènes, projecteurs, câbles, cris, épées. Le travail repose sur la désensibilisation progressive, un code de signaux stable et des séances courtes. Derrière chaque plan se tiennent un dresseur, un cavalier-cascadeur et des règles strictes de bien-être animal.

Un cheval de cinéma n’est pas un cheval de club

La caméra ne demande pas de la performance sportive. Elle demande de la répétabilité. Un cheval de tournage doit refaire douze fois le même mouvement, au même endroit, avec la même énergie, pendant que l’équipe change d’axe et de lumière.

Les qualités recherchées se ressemblent d’un dresseur à l’autre :

  • Le sang-froid face à un stimulus nouveau, sans fuite ni blocage
  • L’aptitude à rester immobile plusieurs minutes, longe au sol ou en liberté
  • Une mémoire de travail fiable, qui retient un enchaînement appris la veille
  • La tolérance au contact rapproché avec des inconnus, machinistes compris
  • Une locomotion régulière, agréable à filmer au pas comme au galop

Le tempérament prime sur le modèle. Un cheval splendide qui sursaute au claquement du clap coûte des heures de plateau. Un cheval quelconque qui ne bouge pas d’un sabot sous la pluie artificielle en fait gagner. La sélection commence donc par l’observation au pré et en manège, avant toute considération de robe.

Deuxième différence : le rythme. Une journée de tournage alterne attentes longues et efforts brefs. Deux heures de van, dix minutes en action, puis l’attente encore. Cette économie d’effort ressemble davantage au spectacle qu’à la compétition, et elle réclame un cheval qui sait s’ennuyer sans s’énerver.

La désensibilisation, socle du travail à pied

Le cheval reste un animal de fuite. Sa première réponse à l’inconnu est le mouvement, pas l’analyse. La désensibilisation inverse ce réflexe : le dresseur expose l’animal à un stimulus assez faible pour qu’il le tolère, assez répété pour qu’il cesse d’y prêter attention.

Le protocole en trois temps

Le travail à pied précède toujours le travail monté. Longe, licol, stick, bâche : le dresseur reste au sol, où il lit les signaux d’alerte à distance de sabot.

  1. Approche à distance : le stimulus apparaît loin, à un niveau que le cheval accepte sans déplacer ses pieds.
  2. Réduction progressive : la distance diminue séance après séance, dès que la respiration et l’encolure se relâchent.
  3. Contact et généralisation : la bâche touche l’épaule, passe sur le dos, puis change de couleur, de bruit et de côté.

Le moment du retrait porte l’apprentissage. Retirer la bâche quand le cheval se détend récompense le calme ; la retirer quand il recule récompense la fuite. Cette règle du bon timing structure toute la méthode.

Les erreurs qui fabriquent un cheval peureux

Trois fautes reviennent chez les cavaliers pressés :

  • Noyer l’animal sous le stimulus, ce qui produit un cheval sidéré et non un cheval confiant
  • Enchaîner les nouveautés dans une même séance, sans laisser le système nerveux redescendre
  • Terminer sur un échec, alors que la dernière image de la séance est celle que le cheval retient

Les séances courtes gagnent contre les séances longues. Vingt minutes concentrées, trois à quatre fois par semaine, produisent davantage qu’une heure hebdomadaire. Les bases du dressage équestre et de la communication cavalier-cheval restent le prérequis : un cheval qui ne cède pas à la jambe au manège ne cédera pas sous un projecteur.

Dresseur présentant une bâche claire à un cheval bai en carrière, exercice de désensibilisation au travail à pied

Bruits, lumières et foule : l’éducation au plateau

Un plateau cumule tout ce qu’un cheval évite d’instinct. Des projecteurs qui claquent en s’allumant, des groupes électrogènes, des rails de travelling, une machine à fumée, quarante personnes qui se déplacent puis se figent d’un coup. L’objectif n’est pas de supprimer la peur, mais d’installer une confiance qui tient malgré elle.

Le cavalier compte autant que le décor

Le cheval lit la tension du corps qui le monte avant de lire le décor. Main crispée, respiration bloquée, bassin verrouillé : l’animal reçoit le signal d’alerte avant même le stimulus. Les cavaliers de spectacle travaillent donc leur propre corps autant que celui de leur monture.

Le métier tient d’ailleurs de l’interprétation. Une silhouette doit rester lisible à trente mètres, sous un projecteur, sans une ligne de dialogue. À Paris, les cours pour adultes de cette école de théâtre portent précisément sur cette matière : présence, regard, respiration, occupation de l’espace. Les cavaliers passés par ce type de travail scénique gagnent en justesse dans les scènes muettes, celles où le cheval et l’acteur portent seuls le récit.

Habituer au son, puis à la lumière

Les dresseurs commencent par le son, diffusé bas et à distance, pendant que le cheval mange. Cloches, détonations à blanc, rumeur de foule, musique : chaque source entre séparément dans le répertoire. Le volume monte d’une séance à l’autre, jamais à l’intérieur d’une même séance. Un cheval qui lève la tête puis reprend son foin a intégré le stimulus.

La lumière suit la même logique. Une torche allumée à dix mètres, puis à cinq, puis balayée lentement le long du corps. Les flashs arrivent en dernier, parce qu’ils suppriment les repères visuels et déclenchent un sursaut long à éteindre.

Les métiers autour du cheval de tournage

Une scène équestre mobilise une chaîne de compétences que le générique résume en deux lignes.

Le dresseur équestre prépare l’animal en amont, parfois des mois avant le premier jour de tournage. Il conçoit les gestes demandés, les décompose, les réinstalle dans le décor réel. Mario Luraschi, cascadeur équestre et dresseur né en 1947, a bâti sa carrière sur ce poste : sa société Cavalcade entretient une soixantaine de chevaux, dont une trentaine formés à la cascade et une trentaine à la figuration, pour plus de 400 productions au compteur, parmi lesquelles Les Visiteurs, Le Hussard sur le toit, Jeanne d’Arc et la série Versailles.

Le cavalier-cascadeur exécute. Chutes de cheval, voltige, sauts en marche, poursuites : il combine l’assiette d’un compétiteur et la technique d’un cascadeur. Le métier s’exerce sous la responsabilité d’un coordinateur de cascades, qui valide chaque figure et son dispositif de sécurité.

Autour d’eux gravitent d’autres fonctions :

  • Le soigneur de plateau, chargé de l’eau, du foin, des vans et des temps de repos
  • Le maréchal-ferrant, présent sur les tournages longs pour les ferrures adaptées aux sols glissants
  • Le vétérinaire référent, consulté avant chaque séquence à risque
  • Le régisseur animalier, qui négocie autorisations et aménagement des lieux

Ces postes recoupent ceux décrits dans notre panorama des métiers de la filière équestre, avec une contrainte de plus : le rythme du plateau.

Cheval gris au galop devant une caméra montée sur rail, tournage en extérieur au petit matin

Se former au cheval de spectacle en France

Aucun diplôme d’État ne porte le nom de dresseur de chevaux de cinéma. Le parcours se construit par empilement de compétences.

La base reste la formation équestre classique. Le BPJEPS activités équestres puis le DEJEPS ouvrent l’encadrement professionnel et donnent le socle technique attendu ; le chemin complet figure dans notre guide pour devenir moniteur d’équitation. L’IFCE, opérateur public de la filière et tutelle du Cadre noir de Saumur, structure une partie de ces référentiels.

Vient ensuite la spécialisation :

  • Le stage longue durée chez un dresseur installé, voie la plus fréquente et la plus formatrice
  • Les écoles de cascade, qui délivrent les compétences de chute, de voltige et de sécurité
  • Les spectacles équestres et les fêtes médiévales, terrain d’entraînement devant public
  • Le travail en liberté et l’équitation de travail, qui affinent le code de signaux

Le réseau pèse autant que le diplôme. Les productions rappellent les dresseurs qu’elles connaissent déjà, et un cavalier se fait recruter par un coordinateur qui l’a vu travailler.

Profils et races recherchés

La race compte moins que le tempérament, mais certains modèles reviennent parce que leur silhouette raconte immédiatement une époque ou un genre.

RaceCe qu’elle apporteEmplois fréquents
FrisonCrins fournis, allures relevées, présence sombreFantasy, films historiques
Pure race espagnoleDocilité, airs relevés, maniabilitéCape et d’épée, spectacle
LusitanienRéactivité, courage face au mouvementCascades, travail en liberté
Quarter HorseCalme, démarrages francs, tolérance au bruitWesterns, poursuites
CamargueRusticité, pied sûr en terrain humideExtérieurs, scènes de troupeau
Comtois, percheronMasse, lenteur assumée, tractionAttelages, scènes rurales

Deux critères passent avant la race : l’âge et la santé. Les chevaux de tournage débutent rarement avant sept ou huit ans, le temps que le mental se pose, et restent en activité tard quand le suivi est sérieux. La régularité des soins du cheval conditionne cette longévité, comme le sait tout dresseur ayant vu une production s’arrêter pour une boiterie.

Les productions cherchent aussi des paires : deux chevaux de même robe et de même modèle, l’un pour les plans rapprochés, l’autre pour l’action. Cette doublure équine évite d’épuiser un seul animal sur une séquence longue. Pour les scènes sportives contemporaines, les races de chevaux de sport élevées en France fournissent l’essentiel des effectifs.

Chevaux au repos près d’un van ouvert, seaux d’eau et filets à foin entre deux prises

Le bien-être animal sur les tournages

Le cadre juridique français est net. L’article 515-14 du Code civil, issu de la loi du 16 février 2015, reconnaît les animaux comme des êtres vivants doués de sensibilité. L’article L214-1 du Code rural et de la pêche maritime impose au détenteur de placer l’animal dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. Le transport, omniprésent sur un tournage, relève du règlement européen (CE) n° 1/2005 relatif à la protection des animaux pendant le transport.

Côté profession, la référence internationale reste l’organisation American Humane. Elle surveille les animaux sur les plateaux depuis 1940 et a attribué son premier carton de fin « No Animals Were Harmed » en 1972, au film The Doberman Gang. Ses règles écrites, les Guidelines for the Safe Use of Animals in Filmed Media, couvrent aussi bien les chevaux que les chiens, les poissons ou les insectes. En 2025, le programme suivait des productions dans trente pays.

Sur le terrain, quelques pratiques font la différence :

  • Un temps de travail plafonné par jour et par cheval, avec rotation entre animaux
  • Des sols préparés, sablés ou tapissés, avant toute course et toute chute
  • Le refus des dispositifs de chute forcée, remplacés par des chutes apprises et volontaires
  • L’image de synthèse pour les séquences impossibles à jouer sans risque
  • Un vétérinaire joignable et une zone de repos à l’écart du bruit

Le trucage numérique a changé la donne. Les chutes spectaculaires se composent désormais en post-production, et le cheval réel n’exécute plus que la part sûre du mouvement.

Par où commencer

Première étape concrète pour un cavalier tenté par le spectacle : filmer une séance de travail à pied, la regarder en silence, compter les moments où le cheval décroche. Ces décrochages donnent le programme des trois mois suivants. Un stage d’une semaine chez un dresseur installé apprend ensuite davantage que six mois de vidéos, et vaut audition.